vilaz métiss

 

nous savons métis que la langue est saltimbanque

 
 

lakaz vilaz traces paroles mélanz
 

Dessin de Lisa Ducasse

Pour faire le portrait d’un poète…


Être poète est une histoire d’amours.

Amour des mots, rencontrés parfois à la faveur rude d’un pupitre de classe, au creux d’un livre fortuitement ouvert, sur des lèvres amadouant le silence.

Amour de lieux, lieux de hasard ou d’élection, lieux d’exils ou d’invention, lieux d’ancrage ou de passage.
Amour de gens, petits ou grands, qui conjuguent notre temps, passé avenir et présent, parfois à notre corps et cœur défendant, mais sans que l’on puisse jamais leur être indifférent.

Être poète est une histoire de colère, de rage, de douleur, de tristesse aussi. Aussi fortes que sont fortes ces amours. Des meurtrissures de l’âme, des fêlures intimes de l’être, des craquelures sourdes ou résonnantes.
Être poète est une histoire de sensibilité et de lucidité trop aveuglantes pour se masquer confortablement les yeux, trop éclairantes pour être tues.

Michel Ducasse a choisi de s’exposer à nous dire cela. À travers ces vingt-six poèmes en français et en créole dont les premiers ont été écrits pendant ses années d’études à Nancy, les derniers à Maurice récemment, ce recueil nous livre l’alphabet d’un parcours d’être humain. D’un Mauricien d’aujourd’hui. Amoureux des mots, en colère face aux dénis d’enfance imposés à force de compétition scolaire, ému d’un sourire ou d’une tendresse, réceptif aux ombres et lumières qui habitent ceux qui l’entourent, revenu de certaines illusions, sans indulgence pour ceux qui morcellent sous prétexte d’unir, révolté par certaines injustices. Mais qui choisit, malgré tout, d’avoir foi en certaines choses, en certains êtres.

Et ce n’est pas un hasard si, parmi ceux qu’il aime, on retrouve Prévert, Cabrel et Brel. Car ses éclats, c’est aussi, comme chez ceux-là, avec la pudeur d’une apparente légèreté et le rythme ciselé de mots qui tissent une mélodie singulière qu’il les dit. Beaucoup de ses textes auraient pu être des chansons. Ils résonnent comme des refrains qui vous reviennent parfois, soudain, longtemps après que vous croyez les avoir mis de côté.

Être poète est un don dit une formule aussi souvent utilisée que contestée. À force de travail, sur soi et sur les mots, certains arrivent en tout cas à nous livrer des morceaux d’eux qui nous touchent profondément tant ils semblent faire écho à des parcelles de nous. Et c’est bien là un don parlant.

Vingt-six lettres pour se dire à nous, vingt-six lettres pour nous dire…

SHENAZ PATEL

(préface de alphabet,
publié en 2001)


* Les recueils de Michel Ducasse sont disponibles sur le site de la librairie Le Cygne, dans la section «Mauriciana»
– voir les liens, au bas.


 Etre en veillée d’enfance, éternellement !

Il y a trois ans, Michel Ducasse entrait presque discrètement sur la scène littéraire mauricienne avec Alphabet, un premier recueil de poèmes où se mêlaient textes en créole et en français. Mélangés, son deuxième ouvrage, confirma son talent pour le métissage linguistique et poétique, tout en imposant sa vision de l’enfance. Avec Soirs d’enfance, son troisième recueil, le poète prolonge le voyage en terre d’enfance. Mais le temps a passé. (“Et nous voilà passés”, chante Brel en exergue du livre). Et il a aussi apporté avec lui des images de guerre et des paysages de souffrance.

Décliné en trois temps, “Les mots tus”, “Une pluie de seize ans” et “Les yeux de Lisa”, le recueil s’ouvre sur “le visage de l’horreur”. Car l’école, où s’était déclenchée la fibre poétique de l’auteur, n’est plus que décombres. “L’école a brûlé”. Et c’est par la force de ses mots que le poète combat “la veulerie des hommes”. Michel Ducasse nous fait penser à ces poètes de la résistance, de Loys Masson à Paul Eluard, en passant par Louis Aragon, Robert Desnos, entre autres, qui tous ont donné de leur vie pour que s’éclaire le regard d’un enfant. Et s’il faut faire “silence en soi”, comme le disait Pierre Renaud, pour mieux hurler sa douleur d’homme, “j’ai ma douleur, ma royale douleur”, écrivait Yvan Goll, poète français, face à l’horreur de la guerre, de toutes les guerres en fait, Michel Ducasse n’hésite pas pour autant à parer sa poésie du plus bel écrin langagier pour dire sa peine devant l’innommable. Ce vers illustre cela plus que tout: “Une mère indigne sa douleur”.

En fait, ce n’est pas pour rien que le poète écrit “sous influence”. Et si on retrouve ça et là des clins d’œil à Saint-Exupéry (dans les illustrations de Laval Ng, qui rappellent également les beaux jours du surréalisme en France), Prévert, Eluard et Aragon (Les yeux d’Elsa), c’est aussi pour montrer que si la terre d’Eluard était “bleue comme une orange”, elle est aujourd’hui “bleue comme une blessure”. Et c’est sur cette terre “floue”, vue avec “les yeux en sang” que le poète ose ciseler une autre poésie, une autre urgence des mots. Pour “se faire pardonner” la folie des hommes, “le charnier de l’oubli”. Et le poète sait que, quelle que soit la langue, créole ou français, “kan lakoler finn swazir kan” , “kan linzistiss fèr so foutan”, ou quand “l’enfance est poignardée”, “une ville coupée en deux, pour des vies découpées”, cela reste “deux versants d’une même histoire”, “deux histoires de sang versé”.

Et c’est pour cela que Michel Ducasse ne peut se taire. Et que les mots du poète, pour dérisoires qu’ils puissent être face à “l’alphabet de la bêtise”, n’en disent pas moins “l’enfant qui ne pleure plus”. Image d’espoir qui préfigure le tango de l’enfance d'“Une pluie de seize ans”. Comme ces multiples étoiles qui parsèment les pages (ou qui habillent les mots du poète), Michel Ducasse prend pourtant le parti de rester dans le “territoire des mots”, malgré “la cruelle vérité d’un monde éclaboussé”. Ce sont ces étoiles qui font scintiller sa poésie et qui nous emmènent au pays de l’enfance, “sous le préau de nos sept ans”, dans une Argentine poétique, dans “une escale singulière de paroles mélangées”, sur des pages bleutées dont le but ultime est de nous faire oublier l’ocre des “mots tus”, “en attente de violence”. “Au comptoir de l’enfance”, on s’accoude alors, insouciants de cette pluie de 16 ans qui nous parle d’amour en pointillé. On sait aussi que le poète n’écrit que pour nous, pour cet enfant caché au fond de nos cœurs d’adultes, qui ont oublié trop vite “les contes déjà lointains” et qui a fait qu’on s’est “déshabitué de croire” “au pays de trop d’enfance”.

Mais qu’est le poète s’il ne reste pas enfant ? Et que sont ses mots s’ils ne nous interpellent pas, s’ils ne nous dévoilent pas la face cachée “du miroir des habitudes” ? C’est un seul et même poème que nous écrit Michel Ducasse. Depuis « Alphabet », il est en train de nous tisser un vocabulaire qui fait écho à ces mots d’Yvan Goll: “Artiste, il faut que tu aimes ! L’art n’est pas une profession. L’art n’est pas un destin. L’art est amour”. Et quoi de plus beau que cet amour pour son enfant, pour tous les enfants de la terre ? Elle a grande chance, cette petite Lisa, d’être chantée par son père, d’être immortalisée de son vivant. Et d’être muse d’entre les muses, pour nous dire, telle cette fée au collier d’étoiles dessinée par Laval Ng, que “la vie est un cadeau”. Et que le poète nous fait don de sa belle plume pour bousculer la langue, discrètement là encore, et l’enjoliver de précieuses allitérations. Michel Ducasse a-t-il connu Elsa Kagan, épouse de l’écrivain français André Triolet, qui servit de médiatrice entre la littérature française et la littérature russe à Paris? A-t-elle quitté Aragon, avec qui elle partagea sa vie à partir de 1929, et qui fit écrire au poète que “la femme est l’avenir de l’homme”, pour inspirer notre poète ? Qu’importe s’ils ne se sont pas connus, aimés !

Le poète sait transcender le temps pour dire à la “petite princesse de mon conte de fées” que c’est par le pouvoir des mots “en cavalcade”, en “offrande”, “de sarabande”, “en cascade” qu’il raconte “notre histoire qui jamais ne finit”. On aurait aimé voir à travers tes beaux yeux, Lisa, pour savoir ce que c’est que de naître à la poésie quand un enfant vous prend par le cœur. “Si tu réalisais, Lisa, ce que les mots ne sauraient dire depuis que tu es née…”, tu aurais su que chaque enfant est un magnifique poème, un don de Dieu qu’il importe plus que tout de préserver de l’horreur de la guerre. Et de la bêtise des hommes.

Comme l’écrit si bien Bernard Payet, qui signe la préface de ce joli livre, superbement illustré par Laval Ng, et conçu graphiquement par Patrice Offman, on a envie de “recommencer à nouveau encore et encore”, de s’imprégner encore et encore des mots de Michel Ducasse. Pour être en veillée d’enfance, éternellement !

Sedley Richard Assonne (Le Militant du 16 juillet 2004)

 


ainsi va lavis...


Eau-forte
Ou pastel
Nature morte
S’enlacent-elles
Les courbes floues
Qui pointillent
Entre chien et loup
Sans mantille ?

Sans mentir
Effacent-elles
Les amours mortes
Qu’on pose telles
Des photos prises
En cachette
Aux heures grises
Qui se rachètent ?

Lavis sur traits
Pour quels motifs
Traiter la vie
En émotifs
Comme un portrait
Trop près du corps
Qu’on porterait
Hors du décor ?

Horde des corps
Qui s’effilochent
Qu’on peint encore
Comme l’ébauche
D’une aquarelle
Aux teintes tristes
Ou d’un pastel
Que pleure l’artiste…



(extrait de "alphabet"
illustration: "Au-delà des frontières" – Nin)

••• Ce poème a reçu le 1er prix de poésie de l'Alliance Française de Lyon en mai 2003.

Michel Ducasse “faiseur de rêve”

Mélangés, deuxième recueil poétique de Michel Ducasse, après Alphabet, est une double offrande du poète à sa terre. Double, sous le signe du français et du créole, deux langues qu’il mêle à sa poésie, pour dire l’enfance, l’amour et le pays rêvé.

Comme l’ocré de la couverture, Michel Ducasse tire ses mots de la terre rouge de Goodlands, là où tout a commencé, sous un arbre flamboyant. Mais l’ocre de la terre renvoie aussi à celle de la terre-matricielle, qui a vu partir les négriers du continent noir. Et c’est pourquoi cet ouvrage, divisé en trois parties, débute toute "Voile" dehors, vers cet ailleurs qui ne fut pas choisie par ceux qu’on arrachait d’une histoire “écrite avec une grande hache”. Mais le poète “pa pèr pou honté, rakonté, ré-rakonté ziska la mèr dékouyoné”. Et lavant à grande eau (salée des larmes de la mer) les fautes commises par d’autres, le poète invite ses mots de terre brûlée, ses mots en souffrance d’espoir, ses mots bâtards, à nous délivrer de ce lourd passé. Et c’est dans ce renouvellement des langues, dans ce travail de longue haleine qu’est le langage poétique, où le français se créolise, où le créole oblige la langue de Molière à se rappeler des ignominies “de la haine innommable”, Michel Ducasse redessine les contours du pays retrouvé.

C’est en terre d’enfance, où les enfants ne sont pas encore devenus esclaves des préjugés, que le poète s’abreuve. Pour dire, entre autres évidences, que l’enfant est “poètt san nou koné”. Mais si cette île de “lakorité san lipokrizi” était encore à inventer, le poète savait déjà où fouiller, où chercher, pour faire remonter à la surface des phrases le pays révélé. “Dan lakour lékol Goodlands, anba pié flanbwayan détrwa zanfan kontign révé.” Et c’est ainsi que naît l’île mélangée, le village-métis, grâce au désarticulage des mots, à l’inconvenance des langues, dans un habile et poétique mariage du français et du créole.

Michel Ducasse trace alors parole sur papier rare, pour se rappeler du chemin de lumière, d’un baya mort en Alcatraz et d’une guitare orpheline de ne plus savoir Linley Raynal. Et pour se consoler de telles absences, le poète fait alors appel à l’amour, pour triompher des roches qui pleurent et des “pon ek miray” qui s’érigent en barrières de haine entre enfants de même sang mêlés.

Conçu par Patrice Offmann, et imprimé par Caslon Printing, Mélangés est un livre qui doit trouver sa place à l’école. Car c’est dans ce lieu où la cruauté n’a pas encore tué la naïveté de l’enfance que cet ouvrage prend une signification encore plus révélatrice. C’est en tout cas un de ces livres qui vous attrapent par la vie et vous laissent heureux d’espoir.

Sedley Richard Assonne (Le Militant du 14 mars 2003)

 

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